Quand les journalistes se prennent pour le peuple...
mercredi 14 juillet 2004, par 16 bis
Est-ce une dépêche de l’AFP qui a été "truffée" en premier, répandant son flot en autant de duplications quasi simultanées dans toutes les rédactions ? Les premiers à bombarder furent les radios et les télés généralistes comme France-Info, TF1, etc. [3] Puis 24 heures plus tard, une fois fabriqués, imprimés et diffusés, les quotidiens ont enchaîné, Le Figaro était leur leader...
Quelle avanie que ce bombardement ! Que peut avoir d’informatif ce terme "populaire" ? Qu’apporte-t-il ? A quoi sert-il ? Reprenons donc un dictionnaire de base... [4]
Deux sens donc, sans compter les expressions dérivées que nous laisserons de côté ici, les partis de gauche n’ayant rien à faire dans notre histoire.
Le premier sens est neutre, il ne concerne pas l’affection, évoquée dans le second sens. Dès lors que quelque chose ou quelqu’un se rapporte au peuple, il est populaire. Ainsi les bâtiments abritant le Parlement (Assemblée nationale, Palais du Luxembourg, Château de Versailles...) sont par essence populaires. De même que le sont toutes les parcelles de forêt domaniale... De même que tout élu de la République, qui devient populaire par la grâce de l’élection et du process démocratique. Et à ce titre Nicolas Sarkozy est populaire, mais tout autant que n’importe quel autre élu [5]. C’est donc pléonasmatique que d’écrire "un ministre populaire" [6], et c’est faux que d’écrire "le plus populaire des ministres", tous les ministres élus étant populaires. A moins de dire que les citoyens des Hauts-de-Seine ont une valeur supérieure aux autres Français. A l’évidence donc, ce n’est pas ce sens que les rédactions ont voulu utiliser.

Ils ont donc voulu signifier le second sens, tellement commun dans un tel contexte que ça en devient l’exemple du dictionnaire [7] Passons sur la facilité... On attend toujours une justification à l’emploi totalement gratuit de ce terme qui profite directement à l’intéressé, en étant ainsi matraqué. S’il n’a pas commencé sa carrière de façon très populaire, [8] Nicolas Sarkozy a su se rattraper élection après élection. Son dernier mandat remporté est la présidence du Conseil général des Hauts-de-Seine.
Et c’est là que le bât blesse. En effet, Nicolas Sarkozy est populaire, mais populaire dans les Hauts-de-Seine, dans les salons feutrés de Neuilly, les sièges sociaux des multinationales de La Défense, etc. Sa popularité se cantonne à une population très spécifique, celle des Hauts-de-Seine. C’est le premier point : Nicolas Sarkozy s’est peut-être concilié l’affection de certains, mais pas de tous loin de là. On se souvient encore de ces images [9] montrant un homme, visiblement à bout socialement, s’en prenant très violemment à un Sarkozy encore ministre de l’Intérieur lors d’un déplacement. Fallait-il que ce "marginal" [10] soit désespéré pour invectiver à ce point le ministre malgré son empoignade musclée par les hommes de la protection des personnalités ? [11] Un ministre ne doit-il pas s’interroger à partir du moment où il évolue dans une cage dorée pour se protéger du "bas peuple", où il est obligé d’étoffer les crédits affectés à sa protection ? Assurément peu populaire comme situation... Reste à déterminer avec exactitude le nombre de Français qui donnent leur affection à Sarkozy et le nombre de ceux pour qui ce n’est pas le cas [12], ce qui est évidemment chose impossible, on se contente donc des sondages et... des élections.
Le deuxième point vient en complément du premier : Nicolas Sarkozy n’est pas populaire, il est médiatique. Et la nuance est énorme.
Tant qu’on est dans une logique sémantique, reprenons un instant notre Larousse 1979, sur quelques autres termes...
Et maintenant si vous fermez les yeux un instant, et que vous pensez à un homme politique français... Lequel est-ce ??
[1] Voire "le locataire de Bercy", "le seul ministre d’Etat du gouvernement"ou autres...
[2] UMP est l’acronyme de Union pour un mouvement Populaire, après avoir initialement signifié Union pour la majorité Présidentielle. Maintenant, devinez auquel des "P" Nicolas Sarkozy doit-il le plus penser pas qu’en se rasant...
[3] On en attendait pas moins d’eux...
[4] En l’occurence, un Larousse / Sélection du Reader’s Digest 1979.
[5] Vous noterez qu’on ne peut pas écrire ici ministre à la place d’élu... Ainsi Dominique de Villepin, s’il est ministre, n’a jamais été élu.
[6] Et les journalistes, ceux de "flux" particulièrement, sont normalement dressés à éradiquer le pléonasme, source de bruit...
[7] On suggère d’ailleurs au passage aux éditions Larousse -qui viennent de fêter dignement le centenaire de leur oeuvre phare en nous gratifiant d’une magnifique édition spéciale- de revoir pour les prochaines éditions la formulation, en remplaçant "|| Qui se concilie l’affection du peuple : ministre populaire." par "|| Qui se concilie l’affection du peuple : Nicolas Sarkozy.".
[8] En 1983, le 1er mandat électif décroché par Nicolas Sarkozy, la mairie de Neuilly, l’avait été par le vote du seul conseil municipal, suite au décès du maire précédent. Sarkozy n’est devenu populaire -dans le premier sens du terme- qu’en 1985.
[9] Merci la télé !
[10] C’est heureusement encore marginal, les agressions de ministres.
[11] Sa rage déborda même les gorilles, si bien que l’homme réussit même à caillasser la berline ministérielle qui partait...
[12] Sur la base d’un raisonnement arithmético-démocratique consistant à accorder la popularité à Sarkozy si plus de 50% de la population le trouve populaire.