Comment réussir une mayonnaise quand on est ministre d’Etat...
lundi 15 novembre 2004, par 16 bis
A Casepassecommeca, ça faisait longtemps qu’on pensait faire un papier préventif, en forme de lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, sur l’air du "Touche pas à la loi 1901 !". Sans doute que l’idée a germé à l’époque où l’intéressé était ministre de l’Intérieur (donc logiquement en charge de l’objet de la loi de libre association), en pleine frénésie réformatrice et/ou paranoïa sécuritaire. L’idée a culminé à l’été mais a finalement été remisée dans les méandres du marbre, après qu’un énième remaniement ministériel ait délogé M. Sarkozy de la place Beauvau... Et que l’homme se soit fait plus discret, en feutrant son opposition à Jacques Chirac.
Et voilà aujourd’hui que le petit Nicolas, après avoir de nouveau lâché ses piques contre le président de la République, nous fait le coup sans crier gare de s’en prendre à la loi de 1905 ! [1] Tout ça dans un pathétique effort à peine voilé de conquérir les voix des quelques millions d’électeurs musulmans... La brosse à reluire est tellement grosse qu’elle fait beaucoup de mousse.
A ce stade, il est possible que certains lecteurs aient une question liminaire, du genre "Mais au nom de quoi M. Sarkozy intervient-il sur le sujet, alors qu’il n’est pas ministre des Cultes ?". Il est impératif alors d’évacuer cette question, car la réponse est que ça fait belle lurette que M. Sarkozy empiète sur les plates-bandes de tous et de la République. Fin de l’aparté.
M. Sarkozy a donc suggéré dans son livre qu’il fallait réformer la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat, ceci dans la perspective selon lui de faire financer par l’Etat des lieux de culte et la formation des officiers de culte.
Le ministre des Cultes (qui est celui de l’Intérieur) a donc très normalement réagi le premier. Dominique de Villepin a déclaré mardi que la loi de 1905 est "un principe intangible" qui ne sera pas remis en cause, même s’il faut "répondre aux problèmes d’aujourd’hui", a-t-il reconnu. "La loi de 1905 constitue le socle de la laïcité et à ce titre c’est un principe intangible de notre République", a réaffirmé M. de Villepin. "L’Etat ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. Voilà la règle".
Jean-Pierre Raffarin a aussi réagi à chaud : "Toucher à la loi de 1905, c’est déséquilibrer l’organisation de la laïcité en France", a souligné le Premier ministre mardi soir à Jouy-en-Josas. "C’est un sujet dont j’avais beaucoup parlé avec Nicolas Sarkozy quand il était ministre de l’Intérieur. Nous étions l’un et l’autre très favorables à ce que l’on ne touche pas à la loi de 1905".
Au Congrès de l’historique et laïc Parti radical d’hier et avant-hier (samedi et dimanche 13 et 14/11/2004), les chiraquiens du gouvernement avaient affuté les branches de bois vert... Si bien que Nicolas Sarkozy préfère éviter l’ambiance [2]
Philippe Douste-Blazy, ministre de la santé, samedi matin, souhaite le maintien des "frontières intangibles entre l’Etat et les Eglises". "Je peux comprendre que certains lancent le débat, mais notre pays n’est pas les Etats-Unis. Je veux d’un côté l’Etat, de l’autre les Eglises. Je ne veux pas de communautarismes".
Jean-Louis Borloo qualifie carrément le clan Sarkozy de "Bushistes, adeptes des communautés, du libéralisme et de la religion". Il a plaidé pour une "contre-offensive de la République" face à "une France qui pense et raisonne en anglais pour une partie d’entre elle et en arabe pour une autre partie".
Jean-Pierre Raffarin de nouveau : "Il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers en revenant sur une loi qui est un élément de stabilité de notre République", a déclaré M. Raffarin. "La laïcité est la grammaire de notre vivre ensemble".
Jacques Chirac enfin, a défini dimanche soir à Marseille la laïcité comme un "élément essentiel de notre cohésion nationale". "Cette loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat garantit pour chacun le droit au respect de ses croyances". "Nous avons vécu des guerres épouvantables dans le passé et, en 1905, la sagesse de certains hommes a permis de terminer la guerre".
Mais ce que tous ces messieurs oublient, c’est que petit Nicolas est le mediamaster... Et qui sait si "l’agenda chargé du dimanche après-midi" (cf. l’extrait du Monde en note) servie à Raffarin n’était pas l’entretien qui s’étale aujourd’hui dans Le Figaro ? Sarko n’a pas su/pu/voulu affronter les hommes, il préfère déjà leur répondre planqué derrière la puissance de la presse (et en l’occurence d’une presse blindée...), du haut de son texte relu et amendé.
A la question du journal de Serge Dassault "Vos réflexions sur la loi de 1905 ont suscité de vives réactions chez vos propres amis politiques. N’êtes-vous pas un cas isolé ?", M. Sarkozy répond sans se démonter que la petite mayonnaise qui monte depuis une semaine, n’a tout simplement jamais existé ! "Je n’ai d’ailleurs nullement demandé à ce que soient remis en cause les fondements de la loi de 1905, pas plus d’ailleurs que ses grands équilibres". Passez muscade ! Sarkozy n’a jamais dit ça, il s’est simplement arrangé pour que toute la Chiraquie y croit ! (Et qu’on parle de lui une semaine durant dans les médias).
On ne commentera pas les interviews "données" par M. Sarkozy au Figaro du jour, laissant le soin à toute personne intéressée de découvrir la prose, mise en forme d’une façon particulièrement objective :
Nicolas Sarkozy : "Je souhaite combattre le fatalisme de la pensée unique "
"A Bercy, en huit mois, je n’ai pas perdu mon temps " [3]
Ainsi on n’osera qu’une seule petite mise en parallèle, tant M. Sarkozy est lisible comme un livre par tout un chacun [4] :
Dans l’interview "électeur-orientée" :
Le Figaro : On vous reproche également d’avoir une vision communautariste de la société.
M. Sarkozy "Je commence à être habitué aux caricatures. Le communautarisme naît lorsque l’Etat est défaillant. Ai-je donné le sentiment, au ministère de l’Intérieur, de négliger l’autorité de l’Etat ?".
Dans l’interview "décideur-orientée" :
Le Figaro : Partez-vous avec un regret ?
M. Sarkozy : "Celui de ne pas avoir eu assez de temps. Par exemple, pour conduire la réforme de La Poste ou aller plus loin dans le non-remplacement des fonctionnaires partant à la retraite. 10.000 postes en moins, ce n’est qu’un premier pas, compte tenu de l’importance de nos dépenses publiques et du poids de nos déficits".
Un Etat sans fonctionnaires. Cherchez l’erreur.
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Point de vue Nicolas Sarkozy est incorrigible. Il n’a pas tenu 4 mois sans jouer le paltoquet de la République, le petit coq à l’assaut du grand c** ! Alors qu’on pensait qu’il avait eu la clairvoyance de l’improductivité de son arrogance (les gens ne voyant finalement plus qu’en lui un Iznogoud de bande dessinée, les électeurs UMP commençant à se lasser des affaires de personnes et de susceptibilités, etc.) ! Alors que d’éminents journalistes tels Christophe Barbier ou Raphaëlle Bacqué se lassaient presque de se pâmer devant le SarkoLive ! Là où cela nous heurte à Casepassecommeca, c’est que cet homme va finir par casser la vaisselle de la République, à force d’avoir besoin d’un hochet pour exister politiquement. C’est que les athées, ils vont bientôt finir par devoir se cacher dans des caves dans la société de M. Sarkozy... C’est que dans les campagnes profondes de la France desertifiée (là où on trouve parfois des caches d’armes aux mains de bandes fascistes organisées), ils vont apprécier quand ils entendront à la télé le soir que l’éducation de leurs enfants sera demain assurée par des communautés religieuses... Pour un gars qui s’affirme rassembleur, Sarkozy ne fait pourtant qu’utiliser la base de Machiavel : diviser pour mieux régner. Le gars saucissonne l’électorat, détourne ses portefeuilles publics au service de sa carrière... Entretenir la flamme des haines, des rivalités et de la peur. Rien de nouveau sous le soleil. Et pas de quoi acquérir une grandeur de chef d’Etat... |
[1] Dans le chapitre "la loi de 1905, obsolète ?" du livre d’entretiens avec Thibaud Collin, agrégé de philosophie, et Philippe Verdin, religieux dominicain, "La République, les religions, l’espérance", publié fin octobre.
[2] "Attendu pour défendre ses positions à la fin du congrès, Nicolas Sarkozy a décidé, au dernier moment, de bouder le rassemblement des laïques radicaux. Le ministre de l’économie avait pourtant pris place dans l’avion du premier ministre. En raison du brouillard qui encombrait le ciel de Saint-Etienne, l’appareil a dû se poser à Lyon. Evoquant alors un agenda chargé dimanche après-midi sur Paris, il a laissé le premier ministre poursuivre seul sa route jusqu’à Saint-Etienne" in B.G. & C.J. / Le Monde du 15/11/2004 (de même que citations de compte-rendu du congrès du Parti radical).
[3] Le premier est plus à l’usage de l’électeur moyen que Sarkozy croit bluffer avec le SarkoShow, le second plus à destination du patron lambda, du décideur économique pas forcément enclin à juger positivement l’action ministérielle. Le premier "Je suis présidentiable", le second "Je n’ai pas chômé", ce qui revient au même, mais qui est distillé de façon différente, parfaitement adapté au cibles respectives.
[4] Les perles de M. Sarkozy sont ainsi savoureuses, par exemple quand il veut nous faire croire qu’il n’a pas encore décidé s’il se présenterait à la présidentelle de 2007, ou quand il dépeint François Hollande, connu devant l’éternel pour rester transparent d’insipidité devant une caméra, comme "premier aboyeur de France" ! Significative aussi sa réponse quand on lui dit "Votre successeur, Dominique de Villepin a l’air moins enthousiaste que vous sur l’efficacité du Conseil français du culte musulman (CFCM)" : "Je ne suis plus ministre des Cultes. Il a la liberté de faire ce qu’il croit utile". Terrible signature d’un homme qui détourne ses mandats au service exclusif de sa carrière... Après moi le déluge ? Ca se passe comme ça.