Chers passants excédés, oui car c’est ainsi que vous vous appelez. Je ne sais ce qui, de ce patronyme, constitue votre nom ou votre prénom, aussi vous me pardonnerez de vous citer entièrement. Je ne resiste pas au plaisir de publier votre petit mot dans le cyber-monde. Il est temps, en effet de faire connaitre plus largement l’aspect brut et subtil à la fois de ces sortes d’haikus occidentaux qui n’ont pas leur juste place dans la littérature française au vu de l’ampleur de leur production.
Certes, nous ne nous connaissons que par arbustes interposés, mais déjà, en quelques lignes, vous me montrez des signes de proximité sous la forme de menaces, culpabilisations et intimidations à peine voilées. C’est, je vous le dis comme je le pense, une sacrée performance de votre part, chers passants excédés.
D’ailleurs, votre courrier ne laisse pas de m’interroger. Ce pluriel, que j’imagine de majesté, sous entend-il que vous avez formé une coalition, un syndicat, que dis-je, une armée, une milice, une brigade, pour remédier au problème ? Avez-vous imprimé plusieurs exemplaires de votre prose en caractères majuscules soulignés par endroit, afin de les distribuer dans les boites à lettres alentours, chez tous ceux dont les feuilles rebelles se refusent à rester derrière un grillage ? Avez-vous prévu, en bon soldat, suffisamment de munitions pour mener la guerre jusqu’au bout ? Arme blanche, grenade, lance-roquette, arme atomique ? Je passe sur le procédé [1] qui, de quelque côté que je le prenne, me mène irrévocablement au point Godwin.
Chers passants excédés, je vous annonce, qu’en bon casepassecommecien, je m’en vais écréter mes arbustes délinquants dans les plus brefs délais. Non à cause de vos menaces dérisoires, mais plutôt par conviction, conscient que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui. Vous voyez, tout cela ne méritait pas que vous dépensiez tant de bile, ni ce fichier Word qui doit stagner quelque part dans les eaux croupies de votre ordinateur anonyme autant que décomplexé.
Pour finir, chers passants excédés, je soulignerai simplement que non loin de la boite aux lettres que quelqu’un a pris soin d’enfoncer ce jour dans son logement, figure une sonnette en état de marche. A la prochaine de vos doléances, je vous suggère de la presser. Ainsi, nous pourrons deviser autour d’un café ou d’un petit vin chilien. Vous verrez, de l’autre côté du mur, les frondaisons sont agréables, en cette saison.
[1] J’me sens coupable d’imaginer la tête laborieuse de certains de mes
voisins, de certains de mes proches, de certaines de mes connaissances, de
certains petits vieillards crapuleux, baveux, bavards, envieux et
dérisoires, appliqués à écrire consciencieusement ce genre de chef-d’œuvre
de l’anonymat
J’me sens coupable d’avoir une gueule à être dénoncé
Paroles : Hubert Félix Thiéfaine, "Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable"