Le règne du faux pour faire oublier un faux-pas ministériel...
vendredi 4 novembre 2005, par 16 bis
En réalité, le message a commencé dès jeudi soir, en douceur, après une journée ayant vu de Villepin soutenir à bout de bras un Sarkozy exsangue affichant sa tête des mauvais jours, et qu’il avait totalement muselé mercredi (à l’Assemblée et dans les médias). [2] Jeudi soir donc, le gouvernement a sorti une petite voix fade qu’on avait presque oubliée, celle de l’inénarrable Philippe Douste-Blazy, prêtre de seconde zone du règne du faux . Les infos ont alors laissé couler ce petit filet de message : il y aurait peut-etre [3] des islamistes derrière les violences urbaines. Message forcément crédible puisque que c’est le ministre des Affaires étrangères qui parle (histoire de montrer la connexion avec le terrorisme international).
Puis les sarkozystes [4] consolident le message aujourd’hui vendredi, après avoir été contraints à sortir en meute mercredi, en s’exposant tous médiatiquement pour seconder un Sarkozy pour une fois empêché et contraint (telle pour défendre et légitimer le terme de "racaille", tel pour rappeler qu’il n’y a "rien à changer" au propos du ministre...). Aujourd’hui et ce week-end, le message à faire passer est urgent : il s’agit de créer une diversion capable de renverser la charge de la preuve. Si en plus elle peut permettre a posteriori de justifier encore plus de répression, alors on est preneur. C’est tout trouvé : se référant au manuel du "règne du faux" , Sarkozy et le gouvernement ont logiquement choisi les terroristes islamistes ! Ca tiendra le temps que ça tiendra [5] mais l’essentiel est, après une semaine non-stop d’événements, de réussir à laisser dans les mémoires la seule empreinte des faits eux-mêmes (les violences), plutôt que leur cause profonde (le délitement social, les provocations de Sarkozy). Et accessoirement, de faire oublier que Nicolas Sarkozy, ministre en charge de l’Ordre intérieur, est lourdement responsable du déclenchement des troubles.
On commence donc à matraquer le vendredi à suivre. Ca se passe comme ça. "Les violences ne sont pas spontanées" dixit le député-maire UMP Eric Raoult, très bien exposé médiatiquement sur ce coup [6]. Raoult produit tellement de faux, que même son vocabulaire le trahit : "Il y a quelque chose de trop spontané, de trop organisé et on est loin de la douleur de la mort de deux jeunes électrocutés". [7]
Le règne du faux politicien prend forme pour récupérer l’événement à son profit, avec le but prioritaire de faire totalement oublier que l’action politique du ministre de l’Intérieur est à la source de la flambée de violence. Dans un contexte où les habitants des banlieues sont lassés, usés et remontés, le climat est toujours pesant pour Nicolas Sarkozy (un peu moins que mercredi et jeudi néanmoins), qui a le week-end pour redresser la tête.
Pourtant les Français ne sont pas dupes [8], et n’oublieront sans doute pas que c’est bien Nicolas Sarkozy qui :
est dévoré par une ambition personnelle démesurée, se sent "un destin" depuis toujours et brigue de façon affirmée l’Elysée depuis plusieurs longs mois ;
n’est pas toujours maître de ses nerfs quand il rencontre un obstacle politique, comme plusieurs témoignages de hauts fonctionnaires et de politiciens l’ont laissé entendre ces derniers mois, notamment dans la presse ;
est le politicien républicain qui défend le plus en France des thèmes électoraux et des politiques sécuritaires et autoritaires, notamment pour les zones urbaines ;
a toujours pratiqué le machiavélique "diviser pour mieux régner" ;
a élevé la démagogie en science politique, et en fait abondamment usage, notamment sur le sujet des banlieues ;
a élevé la gesticulation médiatique comme méthode politique, au détriment d’un travail responsable de fond, notamment sur les banlieues ;
a, lors de ses passages successifs depuis 2002 au ministère de l’Intérieur, su "redonner confiance aux forces de l’ordre" comme il s’en vante depuis ces dernières semaines dans les médias, engendrant une recrudescence des bavures policières [9], notamment dans les banlieues ;
est farouche partisan d’une gestion communautariste de la société, particulièrement avec les musulmans (création du CFCM, volonté de réformer la loi de 1905...) ;
affichait volontiers dans la presse il y a une quinzaine de jours (soit une semaine avant le début des violences) sa volonté de "revenir" au ministère de l’Intérieur (comprendre : d’y être plus présent après une période d’intense activité pour l’UMP) ;
en multipliant les Sarkolives sur zone, a choisi comme sujet pour l’épisode actuel du Sarkoshow le thème des banlieues, qui avait particulièrement bien pris avec l’épisode-pilote du "Karcher®" ;
s’est mis a user de son argument des "mots vrais" pour insulter les Français [10], notamment ceux des banlieues...
Nicolas Sarkozy donc, ministre d’Etat, chef du parti politique majoritaire, chef des forces de l’Ordre, qui, en cherchant à noyer le poisson dans un baril de "règne du faux" , montre aujourd’hui aux Français qu’en plus, il est incapable de se remettre en question et d’évaluer sa propre action.
Et il voudrait que les Français l’élisent président, alors qu’il accumule autant de tares le rendant visiblement inapte à assurer une telle fonction sans danger pour la démocratie républicaine.
Ca se passe comme ça.
[1] Cité explicitement par le sujet France-Info de ce journal de vendredi, 15:30.
[2] A noter que si Nicolas Sarkozy, dans son match contre Villepin, a perdu des points, particulièrement vis-à-vis de l’opinion publique, il semble que depuis une réunion avec des députés de la majorité mercredi soir, qui a vu de Villepin s’emporter, le Premier ministre a de nouveau perdu la main, particulièrement vis-à-vis des députés... A ce propos .
[3] A ce stade introductif de la procédure, le "peut-être" a toute son importance dans le dispositif. Il permet de faire passer le message sans aucune preuve pour étayer l’affirmation qu’il contient. Le "peut-être" sera dans un second temps enlevé, le plus souvent spontanément par les techniciens médias eux-mêmes. L’astuce consiste à dire sans risque "C’est peut-être Ben Laden" le jeudi, pour que le message devienne "C’est Ben Laden" le vendredi.
[4] Parmi eux, citons sans exhaustive : le ministre Brice Hortefeux bien sûr, mais aussi les député-es Alain Marleix, Jean-Claude Mignon, Nadine Morano...
[5] Même de grands apôtres du règne du faux n’osent pas crédibiliser un message aussi osé. Ainsi le criminologue indépendant (évidemment !) Alain Bauer analyse plus prosaïquement les violences actuelles comme étant "instrumentalisées [...] plus qu’organisées". Il en donne une vision plus réaliste que le gouvernement : "Au début, les émeutes sont émotionnelles et spontanées. Mais dans la durée, il y a des individus qui considèrent que c’est l’occasion de marquer un territoire en luttant contre les forces de l’ordre. Ces territoires de sécession s’autorégulent dans la violence. (...) La force du phénomène actuel peut s’expliquer aussi par le mimétisme de la violence : c’est la surenchère entre des jeunes qui veulent se prouver mutuellement qu’ils peuvent brûler des voitures". tf1.fr | 04.11.2005 | 09:42 | Source .
[6] AP | 04.11.05 | 09:24 | Source .
[7] AP | 04.11.05 | 09:24 | Source .
[8] A l’image de cet(te) internaute anonyme, "C.L.", passé(e) sur cspcc.com le 9 avril 2004 , évoquant Nicolas Sarkozy, et les politiciens en général : "Que connaissent-ils tous de la réalité que nous vivons ? Bien-sur il y a l’angoisse des élections, l’obligation de sourire, la difficulté psychologique consistant à faire croire qu’on dit la vérité et parvenir à le penser, face à son miroir chaque jour, pour éviter l’envie de vomir au quotidien... La galère du chomage quand on cumule les mandats, on connaît, peut-etre ? Comment faire manger ses gosses quand les nouvelles lois nous offrent une allocation chomage de 14.95 euros par jour ? (...) Quoi qu’il en soit, je suis mieux à ma place de galérienne sans emploi, qu’à être payée pour mentir et manipuler ceux qui me permettent de vivre.
[9] Valant à la France d’être pointée du doigt par les ONG internationales.
[10] Comme ça lui arrive parfois avec la France en général...