mercredi 22 décembre 2004, par 15 bis
« Les idées de gauche ne sont pas des idées saines ». La petite phrase est signée de M. Serge Dassault, PDG du groupe Dassault, de la Socpresse (important groupe de presse qui possède notamment Le Figaro, l’Express, l’Expansion...) et député UMP de l’Essonne. Il n’est pas scandaleux de penser comme ça : après tout, à chacun ses idées et ses réflexions de comptoir. Il est en revanche scandaleux d’exprimer ce genre de choses lorsqu’on s’appelle Serge Dassault qu’on est patron de quelques grands titres nationaux (et d’une pléthore de titres régionaux), et que l’on est interrogé sur France Inter. Pourquoi ? Parce qu’un patron de presse devrait assurer l’impartialité de ses titres, garantir un peu l’objectivité de ses rédacteurs, et ne pas seulement contenter son lectorat en lui proposant ce qu’il aime à lire, mais lui offrir une vision réelle -même colorée politiquement !- du monde dans lequel il vit.
Suggérer ainsi qu’un journal national fera désormais l’impasse sur tout un pan de la politique française, assujettir ce quotidien à un courant politique, c’est tuer un peu plus de cette presse française qu’on laisse au choix mourir, ou que l’on dope à coup de grandes fortunes -fortunes qui musellent bien souvent les plumes qu’elles rémunèrent. Il fut un temps où l’on pouvait distinguer facilement un journaliste d’un vendeur d’armes. Aujourd’hui, malheureusement, le distinguo est plus subtil.
A ce sujet, rapporte Associated Press, « interrogé sur la possibilité d’avoir une enquête indépendante sur les ventes d’armes dans le Figaro, un des titres du groupe Socpresse, Serge Dassault répond que “si on ne peut pas se défendre, on perd la guerre. C’est arrivé plusieurs fois dans la vie de la nation” ». Ce qui ne répond pas à la question, mais laisse néanmoins entendre qu’au Figaro ce genre d’enquête n’est pas pour demain.
Drôle de monde que celui où les journalistes sont de plus en plus ouvertement payés pour être avant tout d’accord avec leurs patrons, et de moins en moins pour enquêter. Drôle de pays ou parfois les « consumer magazines », ces journaux d’entreprises écrits pour la clientèle d’une marque, sont parfois plus libres de ton et plus impertinents que leurs aînés de la « grande presse ».
Drôle de pays que celui dans lequel le directeur de la rédaction d’un hypothétique futur magazine informe les journalistes qui travaillent (à l’oeil) à sa conception « qu’il n’y aura de toutes façon pas d’embauche de journalistes ». Trop cher. Un directeur des affaires financières, oui, des commerciaux, sans doute, mais des journalistes, que nenni, ils n’auront qu’à travailler à la pige. Sauf qu’en voulant rentabiliser ces nouveaux journaux très vite (« y’a un créneau à prendre, coco, 100 pages papier glacé »), c’est toute une profession que l’on précarise à outrance. [1] Les 35 heures ? Les congés payés ? Ca fait rire les pigistes, ce genre de chose. Quant à l’implication des pigistes dans les papiers à rendre... bien obligé de reconnaître qu’au prix du feuillet journalistique, le volume passe parfois avant la qualité.
Drôle de petites annonces, aussi, que l’on trouve sur des sites spécialisés, qui confondent avec obstination journalisme et communication et payent royalement 1000 euros mensuels un rédacteur en chef trilingue russe, anglais, italien pour faire de la communication. Drôles d’offre de l’ANPE, aussi, qui sous le code métier 32211 (rédacteur-trice de presse) est capable d’envoyer le descriptif de poste suivant : « tâches administratives (courriers, réunions, plannings...) et mission technique : accueil du public pour les questions d’urbanisme, suivi des DICT et des conventions, contrôle des redevances, mise en place du SIG et du gestionnaire de cadastre. Autonomie, rapidité et discrétion ». On apprend ça dans les écoles de journalisme, aujourd’hui ? Bon. Néanmoins, si vous êtes journaliste et que vous recherchez un poste bien assis, on vous file un tuyau : le secteur Défense/Armement est vacant au Figaro. Ca se passe comme ça.
[1] Naïfs, nous à Casepassecommeça on est allé faire un tour à la manif du 4 décembre dernier Place de Clichy à Paris, avec les précaires, prêts à en découdre. Sous la banderole « journalistes précaires », exactement 4 personnes. On est repartis rassurés, nous on pensait être des centaines, voire des milliers, mais non, finalement, le secteur est beaucoup mieux portant que ça. « L’impact instantané du monde sur les consciences non encore avilies mène ou bien à l’avachissement et à l’indifférence, celle qui permet au journal télévisé de vous servir ses cadavres et ses horreurs, ses misères et ses famines à huit heures du soir pendant que vous êtes en train de dîner tranquillement ou bien à l’explosion », écrivait Romain Gary en 1968. (Chien Blanc, R.Gary). Chez les précaires, rien n’a encore explosé..