lundi 24 juillet 2006, par 16 bis

Au printemps dernier en avril, la direction du Travail de Charente-Maritime dressait un procès-verbal à l’encontre la société Sitel à Périgny (implantation française du géant US des call-centers), pour entrave au fonctionnement des institutions représentatives du personnel [2]. Ni les délégués syndicaux, ni les délégués du personnel ni les élus du comité d’établissement n’étaient laissés libres de remplir correctement leurs missions [3]. Il faut dire que les conditions de travail ne sont pas très réjouissantes, si l’on en croit un salarié : "On se fait l’impression d’un élevage de poulets en batterie. Quatre mètres carrés par personne, des plateaux techniques immenses et bruyants, une pression constante, un recours massif aux emplois précaires, le tout pour un SMIC ou guère mieux, sans grand espoir d’évolution. Nous sommes le prolétariat du XXIe siècle...". [4]
Et pourtant, c’est aussi au printemps dernier en avril que Sitel France recevait le "label de la responsabilité sociale", délivré sous le patronage du ministère de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement [5], pour la grande attention portée par l’entreprise de Périgny à "l’intégration, la formation et les conditions de travail de ses salariés". Un label decerné par cooptation, le certificateur étant l’Association française des centres de relation-clientèle. Un label quelque peu autodécerné aussi (on n’est jamais aussi bien labellisé que par soi-même, comme on le verra plus loin), en ce sens que "c’est sur une proposition de Sitel France que les premières réflexions concernant un label social au sein du secteur des centres de relation client ont été lancées. Un groupe de travail fut ainsi constitué dont Sitel France devenait le rapporteur auprès du ministère", comme le précise le communiqué [6].
Le terme label recouvre vaguement plusieurs choses , elles-mêmes plus ou moins vagues. Dans son acception commune et moderne (celle de la société occidentale décadente), il est de bon ton de s’en prévaloir, et le mot sonne comme une fierté qu’il est toujours bon d’exhiber. Le label peut être précis, avec une échelle de valeurs définie (un hôtel **** par exemple) ou générique recouvrant un concept non quantifié (le développement durable par exemple). Au sein des labels précis, on distingue en général deux types : les labels "officiels" (délivrés par un tiers certificateur, public ou privé) et les labels "officieux" ou privés (autodélivrés : le bénéficiaire se décerne un label maison). Dans tous les cas, le label sert à faire vendre, comme une excroissance de publicité qui ne dirait pas son nom, bluffant son monde et présentant l’entreprise/produit sous un jour favorable. Et dans la grande majorité des cas, ça fonctionne plutôt bien.
Au point que certains intérêts et lobbies n’hésitent plus, depuis longtemps, à ester en Justice pour faire imposer par le droit l’exclusivité d’un label pour leur seul profit. C’est le cas du "Label Rouge", bien connu des Français depuis qu’il leur fait croire que les cuisses de poulet et autres faisans de l’industrie agroalimentaire sont tous des oiseaux au PH neutre contrôlés dermatologiquement [7] par traçabilité laser et affichant ***** aux crashtests EuroNCAP. Eh bien ce fameux label, propriété du Centre de développement des certifications des qualités agricoles et alimentaires, a réussi un cambriolage lexical digne d’Arsène Lupin, le jour où la cour d’appel de Versailles à estimé [8] que le terme label lui appartenait pour toutes les applications agroalimentaires. Attention, il ne s’agissait pas de lui conférer le droit exclusif d’usage du terme composé "Label Rouge", mais bien du seul mot "label"... [9] Et tant pis pour les autres marques de bouffe qui affichaient le terme dans leur marque déposée, elles n’avaient qu’à juridiser les premières !
Parfois, le label de l’un contrecarre le label de l’autre, ce qui aboutit à des situations cocasses, qui là encore se terminent devant les tribunaux. Ainsi quand Sony France a fait apposer sur les emballages de ses produits (hi-fi, électronique, etc.) la mention "Du polystyrène expansé pour cales d’emballage n’est pas utilisé dans l’emballage", en vis-à-vis de son label privé "Eco Info", il ne visait rien d’autre que de se faire bien voir du grand public, soucieux de se démarquer de la concurrence dans un secteur réputé comme produisant des biens excessivement polluants... [10] Ce à quoi il n’avait pas pensé, c’est que son label allait forcément contrarier celui d’Eco PSE, l’organisme fédérant l’industrie du polystyrène expansé, dont la raison d’être n’est autre, depuis plusieurs années, de convaincre de la parfaite recyclabilité du polystyrène expansé [11], afin d’en accroître le plus possible les parts de marché. Que croyez-vous qu’il arriva ? Eco PSE gagna en référé, et Sony France obligé d’apposer des étiquettes autocollantes (en anglais labels) sur ses labels privés qui ne s’appuyaient sur aucune réalité scientifique incontestable [12].
On le voit donc, le label est aujourd’hui un outil standard, parmi d’autres mais de première importance, pour imposer le désormais bien célèbre règne du faux . Les labels noient notre vie quotidienne dans tout un tas d’assertions plus ou moins emphatiques, dont on peut de toutes façons se contrefoutre, quand on sait qu’en général, elles n’ont pas d’autre but que de nous présenter leur porteur comme quelqu’un de vachement cool.
Car plus avant, l’abus de label tue le label. Et le consommateur blasé, comme il a appris à se défier de la publicité (qui en réponse s’est lancée dans une stratégie de matraquage) commence à ne plus voir les labels. Quel intérêt et quel avantage différenciant dès lors que tous les produits, y compris les plus miteux des hard discounters, arborent leur label élégant et vendeur de soupe ? Au final, chacun apprend à décrypter le label comme on décrypte les paroles du porte-parole du gouvernement : la réalité est le contraire de ce qu’il dit.
Il en va ainsi d’un des labels les plus galvaudés du moment : le développement durable, antinomique en soi et intensément utilisé par les industries les plus polluantes (extraction de matières premières, production d’énergie, pétrochimie et chimie de spécialités, équipements électriques, électroniques et informatiques, etc.). Combien de Français tombent encore dans le panneau ? Pas beaucoup. En mars 2006, 61% d’entre-eux ne faisaient pas confiance aux grandes entreprises pour concilier recherche de profits et respect de l’environnement, et 88% stigmatisent un net manque d’engagement politique sur la question, selon un sondage TNS Media Intelligence pour Ethicity [13]. La grande majorité sait bien que les blablas sur le developpement durable n’ont que des visées publicitaires, avec le risque de décourager les vraies initiatives écologistes...
Les "marketeurs" de tout poil et autres "créatifs" payés des fortunes à se branler le bulbe, alors que la planète pleure et saigne, sont prévenus : ils sont désormais labellisés "faux".
[1] Cspcc.com dédie cet article, léger et contrarié, à l’internaute anonyme venu nous le suggérer un beau jour de novembre 2005. On avait carrément oublié sa remarque en écrivant le présent billet, mais son post avait vraisemblablement dû s’inscrire discrètement au fond de notre inconscient...
[2] Source : Sud Ouest, 20/07/2006.
[3] Parmi les reproches relevés par les syndicats, élus ou l’administration : pas d’information du CE sur les questions sociales, pis encore désinformation du CE (faux chiffres), pas de financement par l’entreprise des oeuvres sociales, etc. le tout dans une attitude semblant délibérée.
[4] Cité par Sud Ouest, réf. cit.
[5] C’est officiel : le ministre de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement prépare et met en oeuvre la politique du Gouvernement en matière d’emploi, de travail, de formation professionnelle, de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, d’intégration, de droits des femmes, de parité et d’égalité professionnelle, de lutte contre la précarité et l’exclusion, de lutte contre l’illettrisme, de politique de la ville, de logement, de construction, de développement des services à la personne et, sous réserve des compétences du ministre de la santé et des solidarités, d’action sociale.
[6] Communiqué qui, comme de juste mais faux orthographiquement, n’oublie pas les majuscules à "label", "social" et "ministère". Où la majuscule devient en soi un label capital...
[7] Sur les couches supérieures de l’épiderme.
[8] TGI de Versailles, 23/09/2004, Cerqua c/. Monadia.
[9] Le tribunal de grande instance a considéré que dans l’esprit du consommateur, le terme label est associé à "Label Rouge" ! Ajouté au fait que le débouté, la société Monadia, utilisait le terme label pour vanter ses "Saveurs de l’année", sorte de concurrent du "Label Rouge", le juge a estimé que le parasitisme était constitué. Et voilà comment un terme générique devient une marque spécifique catégorielle. Source : La Tribune, 25/11/2004.
[10] Plastiques et métaux lourds constituent les matières premières de base des appareils électroniques, dont les déchets sont désormais obligatoirement récupérés par les industriels qui les mettent sur le marché.
[11] Ce qui est le cas, mais recyclable ne veut pas dire inoffensif pour l’environnement loin de là...
[12] TC Nanterre, 22/05/2006, GIE EcoPSE c/. Sony France. Le tribunal de commerce s’est appuyé sur l’interdiction de la publicité trompeuse dans le code de la Consommation, rappelant au passage que tout n’est pas permis dans l’usage des labels privés : la limite s’arrête à la frontière de cette fameuse "vérité scientifique indiscutable". Source : Les Echos, 12/07/2006.
[13] Source : La Tribune, 29/05/2006.