Il paraît que l’hôpital se fout parfois de la charité...
... dixit la charte du patient hospitalisé
mercredi 19 mai 2004, par 17bis
Appelons-là Marie. Elle a 87 ans. L’autre après-midi, ce petit bout de femme tout à fait autonome en dépit du poids des ans, se met à être irrationnelle. Confuse, ne pouvant plus parler correctement. Elle est très vite transportée à l’hôpital Foch de Suresnes. Aux urgences, où elle arrive vers dix-huit heures trente, le médecin de garde s’interroge. C’est probablement un accident vasculaire dans le cerveau. Il préconise un scanner.
Manque de chance, le scanner est « en révision ». Mais, assure un jeune homme en blouse blanche, il sera peut-être « réparé » dans un quart d’heure. Dans son box des urgences, grelottant de froid, sans surveillance autre que celle de sa famille, Marie va attendre le retour à la vie du scanner jusqu’à minuit.
Entre vingt heures et minuit, la famille de Marie avait tenté à quelques reprises de demander des nouvelles du scanner. A chaque fois, elle a obtenu une série d’aboiements plus ou moins aigus, selon le sexe du personnel soignant qui lui répondait. « Il y a d’autres cas plus graves dans le service » qui était pratiquement vide. « On sait ce que l’on fait ». « Ca va venir ». Toutes sortes de réponses qui n’ont pas changé grand chose à l’inconfortable position de Marie pendant cinq heures et demi. Bienvenue dans le système hospitalier public de la quatrième puissance économique mondiale. Les urgentistes sont débordés avec trois ou quatre box occupés sur plus d’une dizaine, le scanner est en « révision » pendant cinq heures et demie, les vieux peuvent mourir en silence dans leur coin en attendant que la technologie ait été remise en service... Si le progrès économique ne sert pas à améliorer les conditions de vie des citoyens, à quoi sert-il exactement ? Tout cela promet pour la prochaine canicule.
A une heure du matin, Marie sera transférée dans une chambre du service des urgences. Epuisée, toujours transie de froid, elle débarque dans une chambre où la fenêtre est grande ouverte. Elle demande à l’infirmière qui l’installe si l’on peut la fermer. Mais Marie est sans doute un trop petit bout de femme pour que l’infirmière lui réponde. Pas vue ? Pas entendue ? La famille tente alors une approche : « elle a très froid, elle est très fatiguée parce qu’elle attend depuis dix-huit heures trente... Est-ce que l’on peut fermer la fenêtre et lui donner son médicament habituel sans lequel elle ne peut plus dormir, comme l’ont prescrit les médecins des urgences ?. » Il est une heure trente du matin et pour une femme de quatre-vingt sept ans qui se couche habituellement vers vingt-heures trente, il se fait tard. Réponse en forme d’aboiement sec : « je ne donne pas n’importe quel médicament comme ça. Il va falloir attendre. Et la fenêtre, on verra ».
Si elle le dit...
Elle a tout pouvoir sur ce qu’il reste des êtres humains entassés dans les chambres du service des urgences de l’hôpital.
Une heure plus tard, Marie dormait enfin. La fenêtre avait pu être fermée.
Tant de magnanimité de la part d’une infirmière touche le cœur de pierre de l’auteur...
Il faut dire que les infirmières-dictateuses dans des services de nuit où l’absence totale de médecins laisse rêveur, l’auteur en a croisé quelques-unes... Dans le service de chirurgie pour enfants de Saint-Vincent de Paul par exemple.
Il y avait là un petit bébé qui faisait à peu près la moitié du poids qu’il aurait dû faire. Son double bec de lièvre l’empêchait de se nourrir correctement. Un vrai cercle vicieux, puisqu’il ne pouvait pas être opéré s’il ne prenait pas des forces. Cela faisait plusieurs mois qu’il attendait d’en avoir suffisamment, sur un lit incliné, avec les quatre membres attachés et, comme seul paysage, un plafond blanc. Les parents venaient quand ils pouvaient. L’infirmière-dictateuse qui sévissait avait bien compris la psychologie de ce bébé : « il pleure pour nous emmerder, il y a de la malice là-dedans, ce sont des caprices », avait-elle lâché à l’une de ses camarades. Pendant que le bébé hurlait, les infirmières de cette équipe discutaient tranquillement dans le couloir. La prise au bras, ce sera un autre jour. Faudrait pas qu’il y prenne goût non plus.
Il y a comme ça des hasards étonnants. Un jour, le bébé en question avait bien pleuré, seul, attaché en croix sur son lit. Ses pleurs qui duraient des heures ne devaient pas l’aider à grossir. En fin de journée, L’infirmière-dictateuse daigne entrer dans le box et s’affairer autour de lui. Au moment où elle se retourne pour sortir, elle tombe opportunément nez à nez sur les parents qui arrivent. Et elle a cette phrase : « il a passé la journée dans nos bras à se faire cajoler, on vient de le recoucher et il nous fait un petit numéro ». Salaud de gamin qui en plus fait des caprices. Il n’en a jamais assez (de douceur)...
Il y avait aussi cet apprenti médecin qui refusait de communiquer le dossier médical d’un petit à son médecin traitant. Il aura fallu que les parents traînent littéralement le futur praticien par la manche jusqu’à la charte du patient hospitalisée, affichée à l’entrée du service et qui précise bien que le patient peut avoir accès à son dossier via un médecin qu’il désigne pour s’exécuter... à reculons.
Ca se passe comme ça, à l’hôpital, en France, aujourd’hui.
Heureusement qu’il y a, dans les mêmes équipes que les dictateurs en question, des gens dont l’empathie pour les êtres humains qui échouent entre leurs mains rachète la connerie des autres. Marie a au moins eu la chance de voir cette empathie dans le regard de la jeune neurologue qui l’a examinée aux urgences...