Le corporatisme paysan se sent au-dessus des lois
dimanche 24 juillet 2005, par 16 bis
Que Poitou-Charentes soit la région française la plus touchée par la sécheresse, Jean-Pierre D., exploitant agricole à Champagnolles (Charente-Maritime) n’en a cure ! Alors qu’il ne pouvait pourtant pas ignorer la situation critique des réserves d’eau dans son département, il a nié le dernier tour de vis imposé par le préfet de Charente-Maritime mercredi dernier [2], et a allégrement arrosé son maïs toute la nuit.
Alors que Jacques Chirac lui-même était passé à La Rochelle le 18 juillet, pour faire un point sur la sécheresse [3], appelant les agriculteurs à "être extrêmement attentifs aux instructions des pouvoirs publics pendant cette période pour ce qui concerne l’utilisation de l’eau", la suite était prévisible : la police de l’eau a débarqué jeudi matin chez Jean-Pierre D., non sans s’être annoncée au préalable.
Ce matin là donc, trois hommes -un garde du conseil supérieur de la pêche, un membre de l’office national de la chasse et de la faune sauvage et un de la direction de l’Agriculture- arrivent pour contrôler l’agriculteur, qui reconnaît aussitôt les faits délictueux.
Mais soudain, le dialogue tourne court, l’agriculteur fraudeur demande aux fonctionnaires assermentés de déposer leurs armes, ce que les intéressés refusent logiquement. Jean-Pierre D. s’empare alors de l’arme de service du garde-pêche, avec qui le ton est monté, et la brandit en direction des fonctionnaires.
Il est très vite maîtrisé et ceinturé, avant d’être pris en charge par les gendarmes, appelés sur les lieux pour interpellation. "Il aurait eu le doigt sur la queue de détente lorsque l’agent a pu lui baisser le bras" précise néanmoins Fabienne Aztorni, procureur de la République au TGI de Saintes.
En gros, on est passé à deux doigts d’un nouveau fait divers de paysan tuant un contrôleur d’Etat .
Non contents de se croire les seuls propriétaires de la ressource aquifère, les maïsiculteurs irrigants -qui cultivent une céréale grosse consommatrice d’eau pour toucher les subventions les plus lucratives- s’estiment sans doute au-dessus des lois et des contrôles administratifs. Il faut le croire puisque la FDSEA 17 a mobilisé vendredi matin entre 60 et 100 exploitants devant le palais de Justice, en soutien à leur collègue.
Fidèle à sa théorie du complot , la FDSEA a expliqué en substance que l’homme est un bon bougre, qui a juste cédé à trop de pression. Jean-Pierre D. est "un type calme" selon Michel Amblard, président de la FDSEA 17, que le procureur a accepté d’écouter, sous la pression des agriculteurs réunis. "Il y a trois ans que l’on se plaint de l’attitude hautaine, arrogante, des garde-pêche qui jouent aux shérifs et aux donneurs de leçon (...) Jeudi, il y avait aussi une caméra de télévision. Il a pu prendre ça comme une provocation" explique sans faiblir le président de la FDSEA 17, pour qui ce serait donc de la faute des fonctionnaires [4] et des journalistes [5] exerçant leurs métiers.
Pour lui, les "agriculteurs sont à cran. Ils ont le sentiment qu’on leur colle tous les maux du monde sur le dos", et pas seulement les maïsiculteurs qui irriguent illégalement : "Tous ont un peu l’impression d’être des pestiférés" [6]
Jouant sur l’émotion du monde paysan, la FDSEA a aussitôt profité de l’événement pour revenir à la charge sur la politique de gestion de l’eau dans le département. Alors que le préfet de Charente-Maritime organisait vendredi une réunion de crise des acteurs du dossier pour désamorcer la tension, la FDSEA a réclamé la création de bassines de substitution. "On nous les promet et on ne les voit pas" explique Michel Amblard, qui déplore que les projets soient systématiquement attaqués par les autres usagers de l’environnement (écologistes, pêcheurs...). Il faut dire que lorsqu’elles existent, comme dans le département voisin de la Charente, les irrigants ne respectent pas pour autant la loi, les remplissant illégalement... [7]
[1] Laissé libre par le juge des libertés et de la détention, il a été placé sous contrôle judiciaire et devra répondre de ses actes devant le tribunal correctionnel le 15/09/2005.
[2] La préfecture a mis fin à certaines dérogations, qui autorisaient certains exploitants à irriguer de nuit.
[3] A cette occasion, le président de la chambre régionale d’Agriculture avait prévenu le chef de l’Etat : "La réaction des agriculteurs est de plus en plus allergique, la contrainte est de plus en plus forte, la réglementation de plus en plus difficile pour les irrigants".
[4] A ce propos, "rien ne permet de déceler le début d’un commencement de provocation" de la part du fonctionnaire, a rappelé le parquet.
[5] A ce propos, Michel Amblard déclare : "On ne peut pas attribuer la réaction de notre collègue à la présence de la télévision, même si on s’interroge. C’est la seconde fois en peu de temps qu’un journaliste télé assiste aux contrôles. La première, l’irrigant a été prévenu ; pas cette fois. Ca n’arrange pas les choses, la situation est déjà assez tendue".
[6] Habile stratégie de la part de la FDSEA17, qui dans la plus pure tradition de la FNSEA, essaie de faire croire que la Fédération représenterait TOUS les agriculteurs, unis derrière la bannière du syndicat. C’est tellement faux que des éleveurs bovins du Marais poitevin dénonçaient mardi 26/07 la "confiscation totale" de la ressource en eau par "un lobby agricole destructeur". L’agriculteur tenant ce discours n’a pas l’impression d’être un pestiféré, mais il est bien embêté par le comportement des maïsiculteurs-irrigants, contraint qu’il est de faire boire ses bêtes avec de l’eau du robinet !
[7] Ainsi 7 irrigants charentais ont été condamnés le 21/06/2005 à des amendes allant de 2.000 à 1.000 euros dont la moitié avec sursis, pour avoir rempli illégalement leurs bassines.