Quand CGT rime avec UMP...
Conséquence inattendue d’un trop-plein de corporatisme syndical
jeudi 19 avril 2007, par 16 bis
Profitant de sa domination sur le port autonome de Marseille (PAM) et d’une situation de campagne électorale pour mener son bras de fer avant de le remporter, la CGT du port autonome réclamait à GDF l’embauche de personnels du port pour effectuer le branchement et le débranchement de méthaniers sur le futur terminal gazier GDF de Fos-sur-Mer / Cavaou, qui doit entrer en service en 2008. Moralité : des agents n’apartenant pas à GDF vont réaliser ces missions pour la première fois. GDF a en effet concédé à la CGT du PAM 5 postes à temps plein.
Or, ces opérations impliquant des mesures de sécurité particulières (on ne branche/débranche pas un navire transportant du gaz naturel liquéfié, hautement inflammable et explosible, comme on décharge des caisses de bananes d’un vraquier), ont toujours été, avant cet accord, réservées à des agents de GDF, spécialement formés à ces enjeux de sécurité. Si bien que même la direction de GDF, pourtant encline à libéraliser ses activités en externalisant tout ce qui peut l’être, refusait tout net de confier ces missions à la sous-traitance privée. Trop dangereux [1].

Or, la direction de GDF a cédé, "obéi[ssant] à l’Etat qui craignait un problème social à quelques semaines des élections présidentielles" estime Patrick Cuffet de la CFE-CGC [2].
Autant dire que les autres syndicats de GDF [3] sont assez remontés contre cet accord contre-nature : "Une véritable honte" selon Jacques Mouton de la CFDT, qui s’interroge : "Le personnel du PAM va exécuter des travaux qui aujourd’hui sont faits par des agents GDF de la branche des industries électriques et gazières (IEG) : est-ce que ce n’est pas la fin du statut des IEG ?". Si répond-il [4], car il sera désormais "beaucoup plus facile de découper GDF en petits morceaux et de donner tout le travail à des entreprises privées ou autres". Et d’ajouter : "Jamais les directions de GDF n’ont osé faire ce que le gouvernement a fait avec l’aide de la CGT : externaliser du travail qui est le coeur de métier de GDF".
Malgré les dénégations de la Fédération Mines-Energie de la CGT [5], le fait est là : c’est la première fois qu’une "revendication syndicale pousse GDF à externaliser" déplore un porte-parole de FO Energie-Mines : "C’est justement un endroit où la direction n’avait pas demandé d’externalisation ; celle-ci est revendiquée par le syndicat qui met un doigt dans l’engrenage".
En bref, la situation est résumée par Jacques Mouton : "Le seul intérêt de la CGT dans cette affaire, c’est d’avoir la mainmise sur le port de Marseille".
Quand un syndicat de travailleurs, réputé de combat et qui se dit progressiste, confond à ce point ses intérêts politiques court-termistes, son corporatisme étriqué, avec la sécurité et la pérennité du service public énergétique, il apparaît clairement qu’il est urgent de réformer le dialogue social et la représentativité syndicale.
De quoi légitimer les projets du gouvernement en ce domaine, que Gérard Larcher vient de finaliser... [6] Quand la CGT se tire une balle dans le pied, ça se passe comme ça.
En stimulant les rivalités avec cet accord se résumant finalement à un corporatisme syndical contre un autre, la CGT du PAM a donc également stimulé la légitimation de la réforme de la représentativité syndicale. Mais elle s’est également tiré une balle dans l’autre pied, qui pourrait, après la présidentielle, prendre la forme d’une vaste réforme (comprendre libéralisation) de fond de la gestion des ports français.
En effet, si le patronat (des ports mais aussi des clients des ports) s’était jusque là peu ou prou habitué, de guerre lasse, au monopole des ports sur la gestion des chargements/déchargements, l’accord de Marseille est la goutte d’eau qui fait déborder le vase... "C’est une véritable catastrophe, dissuasive pour les investissements" lance Michel Quimbert, président de l’Upaccim (fédération des gestionnaires des infrastructures portuaires) [8] En effet, le mouvement de grève mené par une CGT toute puissante a montré l’image d’un port bloqué pendant 18 jours pour défendre un monopole. De quoi inciter tout patron [9] qui se respecte à opter pour un autre mode de transport (le fret aérien par exemple)...
Le patronat demande donc l’annulation de cet accord qui "achète la paix sociale en insultant l’avenir économique et social de la filière" dixit Alain Bréau, co-président de TLF (fédération du secteur transport et logistique) [10]. Mais l’occasion est trop belle pour réclamer une "vraie" réforme portuaire au futur président de la République [11].
Une réforme qui passera certainement par une libéralisation/ouverture à la concurrence, des contrats d’objectifs et autres mesures, qui viendront sans doute chatouiller bien plus le corporatisme de la CGT du PAM que quelques salariés de GDF s’affairant autour de méthaniers...
[1] "Il ne nous est pas possible de répondre à cela. La sécurité l’exige. Les méthaniers qui transportent du gaz naturel liquéfié ne font qu’un avec l’usine", insistait Gilles Bavuz, au nom de GDF. "La Drire ne veut qu’un seul interlocuteur, c’est la condition pour exploiter", renchérissait Gilbert Sandon (Drire). In La Provence, 23/03/2007.
[2] Sauf mention contraire, les citations de cet article sont sourcées PQR, 04/04/2007.
[3] Le premier syndicat à GDF est la CGT, le 2e la CFDT et le 3e FO.
[4] FO dénonce également un accord "contraire au statut" des IEG.
[5] "Nous avons concilié les prérogatives des agents du port autonome, propriétaire des quais du futur terminal, et celle des agents de GDF" explique Jean-Pierre Sotura, de la FNME-CGT, tentant plus ou moins habilement de présenter l’opération comme étant au service de l’intérêt général (agents du PAM et de GDF)...
[6] Le pragmatique ministre de l’emploi -qui aurait le profil idéal pour rester ministre si Bayrou était élu, mais ceci est une autre histoire- vient de finaliser un projet de loi de réforme de la représentativité syndicale, à destination du futur gouvernement.
[7] Ce chapitre est un ajout du 19/04/2007.
[8] Source : La Tribune, 18/04/2007.
[9] Si les patrons français sont habitués aux conflits sociaux, les patrons d’autres pays ont dû avoir, pour certains, la berlue en voyant un blocage aussi important pour un enjeu demeurant difficile à appréhender. Et par essence, les ports ont de nombreux clients à l’étranger...
[10] Source : Les Echos, 18/04/2007.
[11] La Tribune explique : À quelques jours du premier tour des élections présidentielles, les professionnels interpellent les candidats sur la nécessité de revoir le modèle portuaire français, alors que 400.000 emplois pourraient être créés s’il était plus efficace. (...) À l’instar de ce qui se passe dans les autres pays européens, les professionnels exigent que les terminaux portuaires soient gérés par le privé avec du personnel privé, et non pas avec celui des ports. Les Echos précisent : Au-delà [du cas particulier de GDF] se pose la question de l’autorité des opérateurs portuaires privés sur leur personnel. L’inquiétude juridique qui en découle risque notamment de doucher les investisseurs intéressés par le futur terminal à conteneurs Fos 2XL. Pour tous les intervenants, il est indispensable que l’exécutif revienne sur cet accord. Au-delà, Michel Quimbert, patron de l’Upaccim et président du Port autonome de Nantes - Saint-Nazaire, se réjouit qu’aucun des trois principaux candidats à l’élection présidentielle ne soit partisan du statu quo.