« Dans sa séance du jeudi 11 décembre 2003, l’Académie française a procédé à l’élection au fauteuil de M. Léopold Sédar Senghor. M. Valéry Giscard d’Estaing est élu au premier tour avec 19 voix contre 1 voix à M. Robert Pioche et 2 voix à M. Michel Tack (34 votants) ». Voilà un extrait du communiqué laconique que l’on peut trouver sur le site de l’Académie Française en ce jour faste où notre ancien président de la République fait son entrée dans le monde des lettres. Parce que franchement, ce n’est pas avec son Œuvre « Le Passage », risée discrète des médias comme des critiques, que le personnage s’est imposé dans le monde de la littérature. Ni avec ses autres ouvrages, sans doute louables, mais politiques avant tout. Un bref regard sur les œuvres de son prédécesseur, Léopold Sédar Senghor, suffit à mesurer le fossé qui sépare un homme de lettres d’un homme de réseau : premier président du Sénégal, Senghor était médaille d’or de la langue française ; grand prix international de poésie de la Société des poètes et artistes de France et de langue française et bardé d’autres honneurs que notre ancien président à nous, modeste avant tout, a mis un point d’honneur à ne pas décrocher. Tandis que les œuvres du premier, tant poétiques que politiques sont reconnues de tous, les gloussements entendus à la sortie du « Passage » collent encore poisseusement à l’habit vert du nouvel hackadémicien. Qu’il va lui sembler large, son fauteuil, au milieu d’un bouquet d’immortels…
En fait, il n’est même pas certain qu’une majorité d’académiciens ait voulu voter pour Giscard. Quitte à lui tailler un costard, beaucoup ne le voyaient pas vert. Une manifestation hostile à sa candidature s’est même tenue devant le siège de l’Académie Française. Oui, mais… manifester ouvertement son hostilité à l’égard d’un ancien président, c’est dangereux, surtout s’il est élu. Alors bon. 12 courageux électeurs ont voté blanc, ça ne mange pas de pain, tandis que d’autres plus courageux encore ont abondé dans le sens giscardien. Dans ces circonstances où l’habit vert fait le moine académicien, ne nous fions pas aux mirages. Il ne s’agit pas là de vénérer le Verbe, mais de flatter le prince. Gardons le sens des valeurs. Desproges, à une époque pourtant moins troublée où les intermittents parvenaient encore à vivre de leur métier, déclamait déjà : « Il n’y a aucune raison logique pour qu’il y ait moins de talent créateur au XX ème siècle qu’au XVII ème. Ce qui est vrai, c’est que ces vautours salonnards sous doués, sans autre imagination que celle des morts qu’ils déterrent détiennent abusivement les clés de la création artistique de ce pays et qu’ils préfèreraient crever plutôt que de laisser la moindre chance d’exister aux nouveaux Molière, aux nouveaux Léon Blois, aux nouveaux Chaplin, qui se gèlent les couilles et l’âme aux portes closes des producteurs cinémaniaques, des théâtreux décrépis ou des PDG des trois chaînes de télé engoncés dans leur conformisme fossile… ». [1]. On aurait aimé ce discours galvaudé. Las, vingt et un ans plus tard, sous la Coupole, ça se passe - toujours - comme ça.
[1] Pierre Desproges, Tribunal des flagrants délires, 11 octobre 1982.