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Les grosses fortunes boudent un des principaux cadeaux gouvernementaux...

Face au fisc, la fraude vaut tous les boucliers du monde !

mercredi 25 juillet 2007, par 16 bis


- Le législateur peaufine actuellement le renforcement du "bouclier fiscal", qui permet de limiter le montant de l’impôt payé par les contribuables, à commencer par les plus riches. Mais comme pour la réforme des 35 heures naguère, le gouvernement se retrouve face à une situation cocasse : les principaux destinataires de la réforme ne se précipitent guère sur le cadeau qui leur est offert.
- Sans doute qu’ici comme ailleurs le mieux est l’ennemi du bien : les grosses fortunes françaises préfèrent renoncer à cet avantage catégoriel plutôt que d’attirer l’attention du fisc sur eux. On se demande bien pourquoi...

En 2005, le gouvernement avait mis en place le "bouclier fiscal", qui consiste à plafonner le montant maximum d’impôts versé par chaque citoyen. Entrée en vigueur en 2006, la mesure avait été initialement fixée à 60% des revenus : un citoyen ne devait pas être contraint de verser plus de 60% de ce qu’il gagne à l’Etat. Cette mesure, qui concerne tous les contribuables, visait surtout à alléger le fardeau fiscal des plus riches [1], la degressivité étant inhérente au système fiscal français (sauf pour la TVA) qui veut que plus on est riche plus on paie d’impôts. Les premiers visés par cette mesure, sans le dire ça va de soi, étaient les personnes assujetties à l’ISF.

Aujourd’hui, le bouclier fiscal est en train d’être "rehaussé", à 50% des revenus, en incluant au passage la CSG et la CRDS (c’est toujours ça de grapillé en plus [2]). Cette promesse du candidat Sarkozy est intégrée dans le "paquet fiscal" en cours de discussion au Sénat, et déjà voté par les députés [3]. Mais alors que le gouvernement accroît encore ce cadeau fait aux plus riches, il réalise avec dépit que le premier bouclier fiscal, celui à 60% des revenus, a jusqu’ici été très peu utilisé... Fin avril, seuls 1.780 contibuables avaient demandé à en bénéficier ! [4] Ce qui, il faut le reconnaître, représente assez peu sur 93.000 contribuables éligibles.

Se faire le plus petit possible...

Pourquoi donc ? Il paraîtrait pourtant logique que les plus riches profitent massivement de l’aubaine. Eh bien tout simplement parce que ces gens bien sous tous rapports craignent un contrôle fiscal s’ils se manifestent ainsi auprès du fisc. Cela fait des mois que tous les cabinets de conseil en gestion de patrimoine mettent en garde leurs fortunés clients : "Attention, si vous décidez de vous manifester auprès de l’administration fiscale pour bénéficier du bouclier fiscal, vous sortirez du bois en déclarant l’intégralité de votre patrimoine, et risquerez un contrôle fiscal... Vérifiez donc avant de le faire (avec votre conseiller habituel) si l’avantage potentiel que vous pourriez tirer de la mesure ne risque pas d’être contrecarré par les investigations d’un fonctionnaire zélé sur les fraudes optimisations fiscales que vous avez mises en place avec nous (sur votre voiture de luxe, votre collection d’oeuvres d’art, vos immeubles...)". [5].

Cette méfiance désole les hommes politiques de "droite", qui se sont pliés en quatre pour favoriser leur électorat le plus naturel et voient celui-ci bouder le cadeau par crainte d’un piège ! C’est pourquoi le ministère du Budget a annoncé le 18/07 la publication sur le site web de l’administration fiscale et dans tous les centres des impôts d’un simulateur permettant de vérifier si l’on peut bénéficier du bouclier fiscal [6]. Objectif : ra-ssu-rer ! Certes "l’administration vérifie l’exactitude des calculs qui sont faits par le contribuable" explique le ministère, mais il s’empresse de préciser : "Il ne faut pas confondre cela avec un contrôle des revenus ou du patrimoine (...) Il est faux de prétendre que ceux qui demandent à bénéficier du bouclier s’exposent, ce faisant, à un contrôle fiscal" [7].

C’est aussi pour cette raison que les sénateurs, actuellement en train d’examiner la nouvelle version du bouclier fiscal, cherchent à faciliter la vie de ses bénéficiaires potentiels. La commission des Finances du Sénat a ainsi mis au point le 19/07 un amendement au "paquet fiscal", qui permettrait au contribuable de calculer lui-même l’avantage fiscal dont il bénéficierait grâce au bouclier afin de le déduire directement de ses impôts [8]. Alors qu’aujourd’hui, le dispositif le contraint à payer ses impôts normalement, avant de s’en voir restituer par le fisc la partie correspondant au trop-perçu [9]. Cette restitution a posteriori impliquant forcément qu’un agent du fisc se penche en détail sur le dossier, "en bref il s’agirait pour ces contribuables, de l’expression même du Figaro [10], de se faire les plus petits possible" [11].

On se demande bien pourquoi un tel comportement... Les grosses fortunes, qui auraient sans doute largement préféré une suppression pure et simple de l’ISF, auraient-elles quelque chose à cacher au fisc ?

Et pourtant... La mesure recèle un autre avantage pour eux, moins immédiatement visible que le plafonnement de l’impôt : "Le bouclier fiscal est toutefois l’un des rares cas où le contribuable peut bouger le curseur de l’impôt en faisant varier ses revenus, ce qui n’est pas un bon exemple d’équité fiscale" précise ainsi un avocat spécialisé. "Certains contribuables bien conseillés vont pouvoir minorer leurs revenus pour faire jouer le plafonnement des impôts" décrypte un consultant fiscal [12]. Comme quoi la méfiance des nantis vis-à-vis du bouclier est mal placée, l’outil permet de garder de la souplesse ! La fraude L’optimisation fiscale, véritable sport national, a encore de beaux jours devant elle...

Notes

[1] Le bouclier fiscal concerne potentiellement 93.000 contribuables dont 15.000 assujettis à l’ISF (source : Les Echos, 18/04/2007). Ce qui montre bien à quel point la mesure vise une très petite fraction de la population : la plus riche. Ca se passe comme ça, les mesures de l’Union pour un "mouvement populaire"...

[2] L’intégration de la CSG et de la CRDS dans le dispositif, qui permet d’étendre encore la "protection" offerte par le bouclier, était dès le début un voeu personnel de Nicolas Sarkozy (source : Les Echos, La Tribune, 30/05/2007). D’abord rejetée par les députés, elle a finalement été adoptée par eux (source : Les Echos, La Tribune, 10/07/2007). Cette question pose de gros problèmes au législateur car elle frise l’inconstitutionnalité du fait de l’inégalité de traitement devant l’impôt, et de l’atteinte à l’équilibre des comptes de la Sécurité sociale (source : Les Echos, 12/07/2007).

[3] Prévu pour s’appliquer dès 2008 sur les impôts 2007, le nouveau dispositif s’appliquera donc sur les revenus 2006 (source : Les Echos, La Tribune, 25/05/2007). Il devrait concerner 234.400 contribuables, dont 32.500 assujettis à l’ISF. Son coût en année pleine est estimé à 810 millions d’euros, quasi-entièrement à la charge de l’Etat (source : Les Echos, La Tribune, 09/07/2007).

[4] Source : Les Echos, La Tribune, 25/05/2007.

[5] En substance. Le message est distillé plus subtilement bien sûr, mais parfois à peine...

[6] Au passage, le ministère juge utile de préciser que le bouclier concerne théoriquement "aussi des personnes modestes", dès fois qu’il y ait un naïf pour croire que la mesure est d’une équité irréprochable...

[7] Source : Le Figaro, 19/07/2007.

[8] Source : Le Figaro, 20/07/2007.

[9] C’est à dire la part d’impôt faisant qu’il verse plus de 60% (ou 50% demain) de ses revenus à l’Etat...

[10] Réf. cit. (voir note n°8).

[11] Malgré tous leurs efforts, il y a de fortes chances que les sénateurs ne réussissent pas à imposer cet amendement ; le ministre des Comptes publics ayant fait savoir que la mesure coûterait trop cher à l’Etat.

[12] Cités par V. le B., Les Echos, 10/05/2007.

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