Dépouiller l’éducation, renforcer la répression
vendredi 25 mars 2005, par 16 bis
Il est inutile de se leurrer... Il n’y avait pas urgence, ni flagrance. La sécurité publique n’était pas menacée à l’heure de l’interpellation. Ces garnements accusés de lancers de bouteilles d’acide (ce qui n’est pas rien, on n’est pas là pour les disculper) eurent très bien pu être appréhendés chez eux, sur la voie publique ou ailleurs, en tous les cas ailleurs que dans leur établissement d’enseignement, ailleurs qu’en plein cours, sanctuaire de la pédagogie, autrement qu’en les faisant traverser la cour de récréation escortés et menottés.
Mais justement, il y a eu "volonté politique" de montrer, dans la droite ligne du récent plan de sécurisation des établissements, que désormais la répression l’emporte sur l’éducation, le bâton sur la leçon. Comme le rappelle le procureur de la République de Lille : "On avait affaire à des faits délictueux et il n’y a pas de sanctuaire dans la République" [1]. Pas de sanctuaire, le mot est lâché.
L’opération a été organisée par des adultes régulateurs : "Le recours à la police a été proposé par l’Inspection académique et mis en oeuvre par la principale du collège" expliquent les professeurs de Sévigné, qui se défaussent au passage : "Les professeurs consultés ont mis en garde contre les dérives probables".
Voilà des adultes responsables, qui gèrent leur ZEP [2] avec une main de velours dans un gant de fer. Seulement, la mesure si spectaculaire soit-elle, risque bien de s’avérer contre-productive.
Premièrement parce qu’emportées par leur élan, il est possible que les forces de l’ordre aient abusé de leurs prérogatives. L’avocat d’un des mineurs mis en examen juge le menottage de son client illégal et réfléchit à attaquer pour non-respect du code de procédure pénale [3]
Deuxièmement parce que les petits délinquants en herbe risquent bien de tirer gloriole de tant d’attention. Passer du jour au lendemain de la masse anonyme des petites frappes de banlieue du Nord aux sunlights des journaux télévisés après une scène d’action digne d’une série américaine, ne sera certainement pas pour leur déplaire. En tous les cas, cela risque bien de les conforter dans leur statut de jeunes en opposition avec une société des adultes dominante et répressive.
D’ailleurs -et c’est bien normal, on est toujours instinctivement du côté de la victime du fascisme [4]- les collégiens soutenaient vendredi les interpellés. Le collège était fermé, pour une opération "collège mort". Une quarantaine de jeunes tenait le haut du pavé devant l’école, chahutant et jouant au foot, affichant de larges affiches proclamant l’innocence de leurs camarades... Seule une dizaine de collégiens, bien courageuse pour affronter la "dictature de la majorité" en vigueur à cet âge, a été en cours, sous les huées parfois. [5]
A Casepassecommeca, on se demande bien pourquoi la préfecture n’a pas envoyé trois cars de CRS pour disperser ces mômes qui bloquaient l’accès au collège.
Pour résumer, l’objectif du présent article n’est pas de dénoncer l’interpellation de deux jeunes suspectés d’agression. Mais de dénoncer ce fascisme rampant à l’oeuvre dans les établissements scolaires, qu’on considère -à l’inverse du procureur de Lille- comme un sanctuaire : celui de l’éducation et de la pédagogie.
La France n’est pas les Etats-Unis. Depuis 1945, elle a pour credo en matière de délinquance des mineurs, de favoriser l’éducation à la répression. Pourtant l’heure n’est plus à ces beaux principes. Et ce qui était encore l’exception hier, tend à devenir la règle.
C’est ainsi que les descentes de police dans les établissements scolaires étaient jusqu’ici plus ou moins réservées à certains "privilégiés" (DOM-TOM, ZEP, etc.) et sont désormais institutionnalisées dans toute la République. Comme nous l’a prouvé la grande opération médiatique de "sécurisation" menée le 6 janvier dernier par le ministère de l’Intérieur (8000 policiers et gendarmes sur le pont pour contrôler 1886 écoles [6]) et surtout, la circulaire aux préfets qui a suivi et qui recommandait de telles opérations "aussi régulièrement que nécessaire" et "dans la durée". [7]
Cette opération se voulait la concrétisation d’un "partenariat" entre l’Education et la police nationales en date du 4/10/2004, et qui attribuait à la seconde le soin de faire régner l’ordre chez la première (alors que traditionnellement, la police n’entrait dans un établissement scolaire que sur réquisition du chef d’établissement ou en avisant ce dernier).
Les opérations de sécurisation prévues par ce partenariat étaient à l’époque décryptés par le ministère de l’Intérieur en ces termes : "Ces opérations doivent faire l’objet d’une préparation minutieuse et discrète : les lieux seront choisis soit sur la base des faits constatés, soit à la demande des chefs d’établissement, soit à titre préventif". Ces "dispositifs de sécurisation ciblés" impliquent des "surveillances préalables pour identifier les lieux et les moyens des infractions, et la présence de patrouilles mixtes en tenue et en civil pour agir en flagrant délit".
La police de France n’a sans doute rien de mieux à faire que de monter des filoches et des flags sur les enfants scolarisés ! Ca se passe comme ça.
[1] Cité par AFP, 18/03/2005.
[2] A noter que la réforme Fillon de l’Education réduit le nombre de ZEP, ce qui signifie la fin de crédits et de postes supplémentaires pour de nombreux établissements sensibles...
[3] Cité par France 2, 21/03/2005. Il convient de savoir qu’un ancien texte interdisait le menottage des mineurs de moins de 13 ans jusqu’en 1993. Mais ce texte n’est aujourd’hui plus en vigueur et l’article 803 du code de procédure pénale autorise les policiers et gendarmes à menotter toute personne susceptible de violence ou de fuite (et selon leur propre appréciation, donc en théorie, un policier peut menotter toute personne qu’il juge utile). A ce propos, lire ce forum Voila.fr entre la mère d’un jeune de 13 ans ayant fait un doigt à des gendarmes et un policier. Mais peut-être l’avocat cherchera-t-il à prouver que son client n’était ni dangereux ni susceptible de s’enfuir...
[4] A ce titre, même l’inspecteur d’Académie, pourtant à l’origine de l’idée d’interpellation en a regretté jeudi "les modalités".
[5] Relevé par La Voix du Nord, 19/03/2005.
[6] L’Intérieur avait évoqué la haute "pertinence" de l’opération, qui avait permis 101 interpellations. Les syndicats d’enseignants et fédérations de parents avaient dénoncé une "mascarade".
[7] Source : AFP, janvier 2005.