Un ministre de Sarko, ça se tait ou ça ferme sa gueule...
Echaudée, lagarde laisse la politique au « patron »
Magazine Challenges | 30.08.2007 | Rencontre avec « le » ministre de l’economie, à Bercy, le 27 août.
Lorsqu’elle se laisse aller, Christine Lagarde retrouve la décontraction de la sportive accomplie qu’elle a toujours été. Assise, un genou appuyé sur la table, le buste parfaitement droit, « le » ministre - elle y tient - de l’Economie, des Finances et de l’Emploi a la gestuelle dépouillée de ceux qui ont force d’âme. De là à dire qu’elle habite déjà les lieux comme le ferait un vieux routier de la politique, il y a un pas. « Après tout, ça n’est que ma troisième rentrée comme ministre. Je dois avouer que ça n’est pas la plus simple. »
Toutes les "Têtes d’affiche"
On lui a reproché, ici ou là, d’avoir employé le mot krach, même pour dire que ce n’en était pas un, à propos de la crise financière des subprimes, au risque d’affoler inutilement les foules. C’était dans un entretien pour Le Parisien, le 17 août. Christine Lagarde, à peine revenue de la maison familiale de Villeneuve-lès-Avignon, avait été la première à réagir, délivrant un message optimiste. « Après la bataille, il y a toujours des experts pour la livrer à nouveau, se défend-elle. Mais à cette date, peu de gens étaient capables de dire ce que j’ai dit. Les Cassandre sont souvent mieux entendues que l’ange Gabriel. »
Second couac, quelques jours plus tard, lorsqu’on lui demande si l’objectif d’une croissance de 2,25% en 2007 sera atteint. Sa réponse, « je ne sais pas », sera immédiatement rectifiée par son Premier ministre dans Le Monde du lendemain. Oui, a dit en substance François Fillon, l’objectif est toujours valable.
Aujourd’hui, Christine Lagarde tire la leçon de ces péripéties de communication. « Dans l’urgence, on doit peser les mots. Mais je crois à l’honnêteté, surtout dans les situations compliquées. » Assurément, ceux qui ont connu l’ex-avocate d’affaires mordante, façonnée par de longues années passées à la tête du cabinet Baker & McKenzie, à Chicago, seront surpris. Il y a deux ans, à peine nommée secrétaire d’Etat au Commerce extérieur - son premier poste ministériel -, Christine Lagarde se fendait d’une diatribe contre les lourdeurs du droit social français, avant de se faire rabrouer par Dominique de Villepin. « J’avais politiquement tort, mais économiquement raison », sourit-elle.
Stressée par son agenda
Comment vivre aujourd’hui à Bercy sous la toise de Sarkozy ? Comment s’imposer quand on ne dispose pas encore d’une existence politique propre ? « Si elle suit mes conseils, elle va exploser », aurait dit, selon L’Express, le président au sujet de sa ministre. Pour l’heure, ce vigilant tutorat se révèle plutôt encombrant.
Ce lundi, dans son bureau inondé de soleil surplombant la Seine, Christine Lagarde, malgré un agenda dément, se prête avec courtoisie au jeu de l’interview. C’est elle qui prend l’initiative de déplacer sa tasse de thé, placée dans le champ du photographe. Tout au long de l’entretien, elle ne se départira pas d’un large sourire. Grande, élancée, très élégante dans un tailleur-pantalon noir, Christine Lagarde peine néanmoins à masquer un stress qu’elle avoue supérieur à ce qu’elle a connu jusqu’ici. Sa feuille de route est l’une des plus chargées de toute l’équipe ministérielle. Cette semaine, elle reçoit les banquiers pour les dissuader de durcir leur politique de distribution de crédits. A partir du 10 septembre, elle recevra les syndicats afin de préparer la conférence sociale du 25 octobre sur les salaires et le pouvoir d’achat. Au même moment, elle s’attelle à la deuxième phase des réformes économiques, après le paquet fiscal d’août : la relance de la compétitivité française, dont le premier pas vient d’être accompli avec l’extension du crédit d’impôt recherche pour les entreprises.
Plus libérale que le président
De quelle marge de manoeuvre dispose-t-elle en ces temps d’hyper- présidence où tout se joue à l’Elysée ? « Je suis une béotienne, une débutante en politique. Lui [Sarkozy], c’est un vrai patron. Et comme beaucoup de grands patrons, il est attentif à tous les détails. »
On la dit plus libérale que son président. Il se murmure même qu’à la réforme fiscale un peu compliquée du mois d’août elle aurait préféré une suppression pure et simple de l’ISF. Vrai ou faux ? Un temps, puis un sourire. « Que ce soit vrai ou pas, ça n’a aucune importance. J’ai un président plus politique que moi, et je suis solidaire d’une équipe. »
Pour retrouver la vraie Christine Lagarde, il faut relire son discours décoiffant devant les députés, début juillet, superbe leçon de libéralisme à la française, puisé aux sources des meilleurs auteurs. C’est elle qui a souhaité en appeler à ces grands textes, persuadée que « réformer, c’est se projeter vers le futur mais sans renier nos racines ».
Et c’est un écrivain de 24 ans, Gaspard Koenig, auteur d’Octave avait vingt ans, qu’elle a choisi comme plume. Avec lui, elle travaillera plus de trois heures, un samedi, pour peaufiner son intervention. Si la ministre a pris conscience du poids de l’opinion, de sa lente évolution, elle ne renonce pas pour autant à faire avancer ses idées. Rester elle-même tout en servant une politique : Christine Lagarde cherche encore le bon réglage.
par Ivan Best & Daniel Fortin
Voir en ligne : Challenges
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