lundi 4 février 2008
A Poitiers, on vient de découvrir près de l’église St-Hilaire un site archéologique d’une importance majeure [1], recelant au moins deux trésors d’envergure : d’une part une nécropole mérovingienne à l’état de conservation remarquable, comprenant notamment 70 sarcophages, 350 corps datant des VIe et VIIe siècle, et d’autres remontant sans doute aux IVe et Ve siècles, d’autre part un chapitre de chanoines.
Autre intérêt particulier du site : le fait qu’il n’ait jamais été dérangé ou chamboulé jusqu’alors, contrairement au reste de Poitiers. L’étude de la seule collégiale des chanoines permetterait par exemple de "lire" une communauté religieuse sur 12 siècles. Bref, il s’agit d’un site non seulement riche en vestiges mais également homogène, ce qui est pain-béni pour les historiens. De voir tout cela disparaître dépite d’ailleurs ces derniers : "On n’a pas prévu assez de temps pour fouiller alors qu’il était prévisible qu’on trouve des choses importantes. C’est une occasion comme on n’en a jamais eue dans tout ce secteur pour étudier la nécropole" commente Jean Hiernard, pofesseur d’histoire à l’Université de Poitiers [2].
Bref, il s’agit là d’un trésor archéologique et historique qu’en d’autres temps, dans la France de Mitterrand ou de Chirac, on aurait certainement fouillé de fond en comble, observé, étudié et valorisé. Or que se passera-t-il en cette sainte année 2008 ? Rien. Ou plutôt si : le promoteur immobilier qui a pour projet sur place de construire des logements pourra continuer son oeuvre bétonnante et détonante, pour son seul petit profit privé. Tant pis pour le bien public, tant pis pour l’aspect unique des vestiges... Tout juste l’administration a-t-elle imposé une petite contrainte (et donc un surcoût) au projet immobilier : qu’il soit réhaussé de 60 cm afin de préserver le site archéologique. Ce dernier sera ainsi malgré tout préservé sous sa gangue grise, mais ni étudié ni valorisé. Il disparaîtra à jamais sous un immeuble lambda où il pourra de nouveau sombrer, sarcophagé, dans l’oubli.
Cette décision, que nombre d’historiens et archéologues contestent, a une explication simple : la DRAC n’a plus de crédit(s) auprès de son administration de tutelle. Quand la "droite" décomplexée gère un Etat "en faillite", vous vous doutez bien que c’est pas aux DRAC qu’on file du pognon ! Pèsent pas lourd les DRAC face aux défiscalisations multiples et variées pour aider la création d’entreprise ou le retour des capitaux français de l’étranger...
Comme l’explique le conservateur régional d’archéologie himself, fouiller un site aussi riche coûterait trop cher ! Le site est riche mais la DRAC est pauvre en résumé. Le réhaussement du projet immobilier "est le meilleur compromis" selon Jacques Buisson-Catil [3], qui prévient : "Nous ne serions pas en mesure de mener les fouilles dans les conditions optimales, ce qui exigerait des moyens financiers et humains énormes. Il serait très difficile de réunir rapidement une équipe avec toutes les compétences pointues requises" [4]. Fermez le ban !
On en arrive donc à quelque chose d’extraordinaire : ce sont les personnes en charge même de la protection et de l’exploitation pour le bien commun de tels trésors qui nous serinent qu’il vaut mieux laisser faire les bétonneurs privés. Ainsi, "les fouilles ne sont pas un but en soi, on les mène lorsqu’on ne peut pas faire autrement, même si on récolte un maximum de données, c’est destructeur. Notre priorité va à la préservation" ajoute Anne-Marie Fourteau [5], ingénieur d’études au service régional d’archéologie (SRA, rattaché à la DRAC) qui tente piteusement de faire diversion en justifiant la mise sous chappe du site. Car en effet, la priorité en l’espèce semble plutôt de laisser le promoteur faire son business. Car si la priorité était vraiment la conservation, il faudrait qu’on explique aux Pictaves pourquoi, alors, on permettra la destruction totale d’une partie du site (partie sacrifiée qui pour le coup bénéficiera d’un rallongement du délai de fouilles). Cette partie pour laquelle le promoteur ne dispose pas de solution technique alternative pour ne pas l’écraser/remblayer/anéantir.
Plutôt que de mesurer l’efficience de sa ministre de la Culture à l’aune du nombre d’entrées de cinéma vendues (pour aller voir des films le plus souvent américains), le gouvernement ferait bien de changer ses étalons. Le nombre de trésors archéologiques d’envergure préservés et rendus aux Français pourrait être un bon critère... Ca se passe pourtant pas du tout comme ça, et c’est déprimant.
[1] Précisions d’emblée, à l’attention de tous les pragmatiques du développement urbain, qu’il ne s’agit pas ici d’une découverte archéologique mineure comme on en trouve très souvent en France ou dans tout pays de peuplement millénaire. Ni les historiens effarés du saccage programmé du site ni l’auteur de cette brève ne sont des ayatollahs du sauvetage de la petite cuillère en bois viking ou des amphores romaines...
[2] Cité par Centre Presse, 24/01/2008.
[3] Cité par Centre Presse, 24/01/2008.
[4] La DRAC estime qu’il faudrait au moins un an de fouilles et 2 ans d’études post-fouilles et chiffre cela à 2 millions d’euros. Deux millions aujourd’hui juridiquement payables par le promoteur... Lequel, ayant obtenu son permis de construire, n’est logiquement pas très enclin à financer un tel surcoût (sans compter le temps à attendre, car pour l’investisseur qu’il est le temps c’est évidemment de l’argent). En être arrivés à une telle situation amène d’ailleurs une autre question sur les lèvres d’observateurs du dossier : pourquoi a-t-on attribué un permis de construire sur un site historique qu’on savait exceptionnel (l’église St-Hilaire appartient au patrimoine mondial de l’Humanité, tel que défini par l’UNESCO).
[5] Cité par Centre Presse, 24/01/2008.