jeudi 9 février 2006
Elle est certes bien légitime l’émotion suscitée par l’affaire d’Outreau, qui a vu les vies d’innocents broyées par une erreur judiciaire, comme sont légitimes toutes les émotions suscitées par toutes les erreurs judiciaires sur la planète.
Mais disons le tout net : la récupération politico-médiatique de l’affaire (dont les meneurs sont Nicolas Sarkozy pour le politique et Le Figaro pour le médiatique) recèle bien des potentialités fascistes que les Français, en refusant de les voir, pourraient bien avoir à regretter un jour... [1] Ce jour où l’indépendance de la Justice n’existera plus dans l’Hexagone, où le pouvoir judiciaire sera aux ordres de l’exécutif et où les procès politiques n’auront plus droit qu’à un entrefilet dans la presse tant ils seront devenus communs.
Car il faut être aveugle ou naïf pour ne pas percevoir la finalité de l’opératrion de lynchage démago-médiatique du juge Burgaud, qui a culminé hier avec la diffusion en direct à la télévision de son audition devant la commission d’enquête parlementaire. Il s’agit de finir le travail d’inféodation des juges, des avocats et de tous les magistrats.
Cette opération de manipulation de l’opinion et de déstabilisation de la Justice fait suite à de nombreuses autres initiatives et déclarations UMP opérées par MM. Perben, Clément et Sarkozy.
A ce titre, la différence de traitement entre le juge instructeur (Fabrice Burgaud) et le procureur général près la cour d’appel de Douai (Jean-Amédée Lathoud) superviseur de l’affaire d’Outreau est éclairante... [2] Après l’instruction de l’affaire, le lynchage médiatique a été réservé au premier, contre une promotion pour le second.
En effet, après cette affaire, Jean-Amédée Lathoud a été promu procureur général au prestigieux parquet de Versailles. En récompense de quels services rendus ? On se le demande encore... Ca se passe comme ça. Autre détail "amusant", Jean-Amédée Lathoud est le magistrat qui vient de sanctionner le vice-procureur de Pontoise , qui avait osé critiquer la politique gesticulation médiatique sécuritaire de Nicolas Sarkozy. Un pur hasard sans aucun doute...
[1] Car aucun citoyen, fût-il sarkozyste invétéré, n’est à l’abri d’une justice arbitraire.
[2] D’ailleurs le juge Burgaud n’a pas manqué de souligner intelligemment, lors de son audition d’hier, qu’il n’avait jamais été avisé par les autres magistrats de l’affaire d’éventuels risques d’erreur ou de dérapage. A ce propos, Le Monde précise : "Il n’a jamais été seul. Tout au long de l’affaire d’Outreau, le juge Fabrice Burgaud était sous étroite surveillance. Tenu comme premier responsable des graves dérives de la justice apparues lors du fameux procès, l’instruction menée par le jeune magistrat a été suivie de très près par sa hiérarchie. Celle-ci n’a, semble-t-il, jamais détecté d’anomalies. Comptes rendus, rapports écrits, le parquet de Boulogne-sur-Mer a relaté très régulièrement l’évolution de l’enquête du jeune juge au parquet général de Douai, puis à la chancellerie, à la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG). Ces éléments, que Le Monde a pu consulter, n’ont pas été versés au dossier judiciaire, ce sont des pièces administratives. Elles sont destinées à la seule information du ministère public, représenté par le parquet, le parquet général, la DACG et le garde des sceaux. Le juge Burgaud lui-même n’en a pas eu connaissance. Ces notes, rédigées entre 2001 et 2004, attestent le degré de connaissance très précis de la procédure en cours dont disposaient le parquet de Boulogne-sur-Mer et le parquet général de Douai. Cela n’exonère en rien le juge Burgaud de ses responsabilités. Mais ces documents démontrent que le cabinet de la ministre (PS) de la justice, Marylise Lebranchu, comme celui de son successeur, à partir de mai 2002, Dominique Perben (UMP), étaient en permanence en mesure d’analyser les événements et d’établir leur propre conviction sur ce dossier de pédophilie" (LE MONDE | 07.02.06 | 13h40 • Mis à jour le 08.02.06 | 15h39).